Le regard de l’historien

L’exil de ce qu’il a été longtemps convenu d’appeler “l’art des fous” a d’abord été un exil intérieur, un enfermement allant de pair avec celui de ses créateurs. Il faudra attendre la psychiatrie moderne et le freudisme pour que, progressivement, cet exil cesse et que l’on se penche sur cette production qui échappe à tous les systèmes esthétiques.
L’un des premiers à mettre l’accent sur la valeur artistique d’une création connue des seuls psychiatres fut Marcel Réjà dans un article paru au Mercure de France en 1907. Puis, à la suite des aliénistes allemands qui réalisent après la Grande Guerre les travaux décisifs, des études sur ces artistes hors normes vont voir le jour.
Un aliéniste suisse, Walter Morgenthaler, consacre en 1921 la première monographie à un artiste interné, Adolf Wölfli. Son œuvre passionne les membres du mouvement surréaliste, attentifs aux mécanismes psychiques inconscients. De son côté, un psychiatre français, Jean Vinchon, publie L’art et la folie (1924) qui met en valeur les collections de quelques-uns de ses confrères. Des critiques d’art se penchent sur le sujet, cherchent des œuvres et organisent les premières expositions qui posent le problème de la naissance du sentiment esthétique chez l’être humain. Un même intérêt se manifeste alors pour les peintres naïfs ou primitifs, parfois proches de la folie, comme Séraphine de Senlis, découverte et promue par le célèbre critique d’art Wilhelm Uhde.
Après la guerre, cet intérêt conjoint se poursuit avec l’exposition d'œuvres exécutées par des malades mentaux à l’asile Sainte-Anne en février 1948, parrainée par le médecin Henri Mondor et le critique d’art Waldemar George. Mais les enjeux culturels vont être complètement déplacés par Jean Dubuffet, qui propose en 1947 cette catégorie nouvelle d’art brut : “Moi je suis peu né pour expliciter mais plutôt amateur de langages IMPLICITES. L’art brut c’est l’art brut et tout le monde a très bien compris.” L’ancien art des fous associé à l’art naïf fait son apparition dans le circuit des galeries parisiennes. La “Compagnie de l’Art brut”, fondation créée en 1948 afin de gérer les collections réunies par Dubuffet, organise une vaste exposition à Paris en octobre 1949. Dubuffet publie à cette occasion L’art brut préféré aux arts culturels qui donne une nouvelle légitimité à ces œuvres tout en les exilant volontairement de la sphère culturelle. Cette dichotomie radicale a été remise en question depuis, et l’art brut s’est introduit dans des expositions d’art contemporain puis dans des lieux institutionnels, dont l’exemple le plus récent est constitué par l’agrandissement du musée d’art moderne de Lille Métropole, inauguré en 2010.
Les œuvres présentées par le Collectif Evénementiel Art et Handicap au réfectoire des Cordeliers plaident pour ce légitime retour d’exil et contredisent les dires de Dubuffet qui sont en exergue de ce catalogue. Car elles sont toutes parfaitement contemporaines.
L’amateur s’amusera à repérer tel collage d’un portrait de Modigliani (Adelia Da Motta), un pastiche de Picasso (Isabelle Forteguerre), une nouvelle figuration à la Hélion (Alexis Moreau), un portrait à la Soutine (Burgaz), un langage symbolique apparenté à Miró (Sophie Leblond), un bestiaire si proche de Brauner (Isabelle Le Gouic), un avatar du Nouveau Réalisme (Frédérique Salkmon) ou du Pop Art (Philippe Lefresne), voire même un ectoplasme de Dubuffet ! Dans ce jeu de pistes, le parcours est affaire de goût, mais l’ensemble de ces œuvres nous fait toucher à ce lointain intérieur commun à l’humanité.

François Robichon
Professeur des universités
septembre 2011