Le regard du clinicien

Les grecs se demandaient si le fou énonçant que 2+2 faisaient quatre, disait la vérité. La question peut se poser en substituant l’Art aux mathématiques. Faut-il appeler « artiste » celui qui compose une œuvre aussi belle soit-elle, mais qui échappe complètement aux critères artistiques historiques ? En d’autres termes, un tableau réussi établit-il son auteur comme un artiste ? Une création définit certainement un créateur, et Dubuffet a raison de rapprocher le créateur artistique de l’inventeur. L’un et l’autre apportent au monde quelque chose d’entièrement nouveau. Mais il en est des créations comme des inventions et certaines sont plus belles ou plus utiles que d’autres. On pourrait d’ailleurs différencier l’Art de l’invention par ce que le premier est nécessaire mais inutile et la seconde utile mais pas toujours nécessaire. Sauf dans le cas de certaines productions de malades, ou marginaux, dont les œuvres sont des inventions proprement inutiles mais résolument nécessaires au moins pour eux, et pour l’amateur, si poétiques.
Ainsi, le malade mental, peut-il créer une œuvre d’art parfaitement accomplie. Mais comme l’une des définitions de l’Art brut est d’être l’apanage des hommes communs, ni artistes, ni formés à l’art, la production artistique de ces hommes devrait échapper à tout historicisme, au contraire de l’art officiel (que l’on a tôt-fait de dire académique). Et pourtant ce n’est pas tout à fait vrai.
C’est un fait que personne, pas même le plus fermé au monde, n’échappe à son temps. Ainsi, tout dessin de maintenant, à la sanguine ou au fusain sera irrémédiablement du XXIème siècle et ne sera pas confondu avec une œuvre des siècles précédents. A contrario, et cela se vérifie souvent par le passé, beaucoup d’œuvres d’Art Brut semblent bien plus récentes que leur date de production, ou même franchement intemporelles, mais cela est-t-il toujours avéré ? Des raisons culturelles d’une part, et psychiatriques d’autre part, peuvent expliquer en partie cette évolution.
A notre époque, la difficulté n’est pas d’accéder au culturel mais d’y échapper ! Sans doute les sujets atteints des pathologies les plus graves, autismes, trisomies sévères, schizophrénies décompensées et sans traitement, ne baignent pas dans les eaux culturelles, nous y reviendrons. En suivant cette idée on pourrait conclure que l’Art Brut s’émousserait petit à petit au fil du temps. D’une certaine façon s’il est un endroit au monde où il est difficile d’échapper au tout culturel c’est bien l’atelier d’une institution psychiatrique. Y exercent toutes sortes d’éducateurs spécialisés, d’infirmières psy, de psychiatres qui cherchent à étayer le patient, l’aider par le langage pictural ou sculptural à s’ancrer dans le réel. Tout ce personnel soignant devient peu ou prou professionnel de culture. Il appartient à son temps, il connaît un tant soit peu l’art, il sait repérer une représentation, la rapporter à la nosographie, et même la classer dans les différentes catégories d’Art Brut répertoriées. Madeleine Lommel se pose ainsi la question « il n’y a plus de nos jours de gens indemnes de culture. Mais de quelle culture est-il question quand il s’agit de l’homme de la rue ? » Je crois qu’on peut répondre en toute confiance, et c’est d’ailleurs le but affiché de « la politique culturelle », qu’elle est dorénavant la même pour tous… On est alors en droit de se demander comment « la culture » est parvenue à pénétrer les asiles jusqu’aux services fermés, lieux s’il en est, réputés pour leur réclusion, leur éloignement du monde.
Le progrès thérapeutique doit être pris en considération. Il est d’ailleurs amusant d’observer que l’Art Brut rentre au musée, à peu près en même temps que sont découverts les neuroleptiques, antidépresseurs et normo-thymiques qui révolutionnent la prise en charge des malades et par là même « l’art des fous »… Il faut bien comprendre que les psychotropes, très vite décriés comme nouvelle camisole chimique, permirent d’abaisser considérablement la tension intérieure de nombreux psychotiques. Pour simplifier, ils agissent sur l’esprit un peu comme les antalgiques (c’est-à-dire les médicaments contre la douleur), sur la souffrance physique. Ainsi, un malade affecté de douleur aiguë ne parvient pas à expliquer ce qu’il ressent, sauf en criant, ce qui ne permet pas en général de trouver la cause du mal. On prescrit alors un médicament adapté, et le patient parvient enfin à expliquer d’où vient sa peine. C’est à peu près la même chose pour la souffrance psychique. On entreprit donc dès le début de soulager les asilaires pour les aider à extérioriser leur souffrance intérieure. Beaucoup plus tard, fort de ces avancées et de l’accessibilité plus ou moins grande des malades à ce qu’on appelle la verbalisation, l’Art Thérapie fut exploré dans l’espoir de permettre à certains un affinement de ces traitements, une plus subtile expression de leur souffrance. Les ateliers éclorent au sein des institutions, et beaucoup de patients y eurent recours. Mais dès lors, on comprend bien comment les progrès de la psychiatrie aident à sortir le patient de son isolement intérieur d’abord, extérieur ensuite, l’autorisant à pénétrer de lui-même et selon sa fantaisie, les arcanes de la culture. Comment dès lors ne pas imaginer que l’Art Brut ne pouvait évoluer de lui-même ? Et il serait bien vain de trancher entre un vrai Art Brut qui serait absolument brut, et un Art plus tout-à-fait brut. En réalité, un nouvel Art Brut est en train de voir le jour.
Reste donc le point de vue du collectionneur, du spectateur, et pour finir du muséographe. Je ne sais pas si rire est le propre de l’homme, mais assurément la nécessité artistique l’est. Et si être artiste est un métier, celui qui fait de l’Art Brut n’en fait pas profession. C’est là sa force, la vérité paradoxale de son art. Et si je relève le mot vérité, c’est parce qu’il existe aussi une part de mensonge en art, ou au moins de recette, d’astuce et de truc. On le sent bien, l’Art Brut ne ment pas. C’est même un moyen assez sûr d’apprécier les meilleures œuvres, ou du moins les plus pures. C’est probablement ce que quête tout collectionneur. Il cherchera des œuvres non souillées par l’air ambiant, sortes de météorites de l’esprit humain. D’une certaine façon, son intérêt s’oppose à celui du médecin… Pourtant je veux préciser un point sur la vérité artistique. Un artiste de métier prend toutes les libertés en regardant le monde et l’art existant pour construire son propre univers. Cette liberté, ou libéralité même, exige un mélange de souplesse et de rigueur pour parfaire un monde cohérent qui obéit à la nécessité intérieure de l’artiste, sa vérité. C’est cette liberté qui de tout temps a fasciné l’amateur. Mais justement c’est ce qui manque aux malades les plus graves. Plus de souplesse, mais une raideur dramatique, un rétrécissement absolu sur d’autres nécessités atrocement tyranniques. Parfois telles d’ailleurs que toute possibilité de création est obérée. Ainsi, privé de liberté, le malade devient un créateur extraordinaire dont l’élan artistique sort brut, irrépressible, mais cruellement dominateur, le forçant inlassablement à recommencer ce qu’il a déjà fait. Il nous soumet alors une sorte de Rorschach à l’envers que nous sommes incapables d’interpréter. Paradoxalement, cette fois c’est cette absence de liberté qui va fasciner parce qu’elle contraste résolument avec la production heureuse des artistes.
La difficulté pour le muséographe est que son choix n’est ni celui du collectionneur, sorte de chasseur de l’extrême, ni celui du simple amateur d’art, mais qu’il doit rendre compte et exprimer toutes les tendances d’un art peu connu. Il doit surtout trier entre les jaillissements instinctifs de créateurs d’Art Brut, et le simulacre de celui-ci par d’autres patients, soumis comme tout le monde à la culture du génie si dominante à notre époque. Mais après tout, la simulation appartient aussi aux cortèges des pathologies. Un coup d’œil à Exil permettra à chacun, je pense de se faire une opinion éclairée à la fois sur l’évolution de cet Art, une manière de l’approcher, et l’optimisme foncier à redécouvrir que l’Homme, où qu’il soit, ne peut s’empêcher de faire de l’Art.

Serge Besançon
Psychiatre
novembre 2011